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De coutume en culture

Dans le monde rural québécois, la cueillette de petits fruits prenaient autrefois l'allure d'une sortie familiale. Au plaisir de la randonnée et du pique-nique s'ajoutait la consommation des fruits frais et des desserts variés. Les confitures et les gelées contribuaient en grande partie aux réserves alimentaires. D'abord activité de loisir familial, les cueillettes pouvaient aussi constituer un revenu d'appoint intéressant selon les régions. L'autocueillette demeure aujourd'hui une activité très prisée entre autres pour son aspect économique.

Les fraises

Les fraises sauvages (Fragaria virginiana), connues aussi sous les noms de «petites fraises», «fraises de Virginie», «fraises des champs», «fraises des bois», ouvrent la saison de cueillette des petits fruits. Dans la région de Québec, elles atteignent leur maturité vers la Saint-Jean-Baptiste, c'est-à-dire fin juin. Pour la cueillette des fraises comme pour toutes les récoltes en général, les conditions climatiques sont déterminantes et varient selon les régions et les caprices de Dame Nature. Une chose est certaine : il faut «aller aux fraises» quand c'est le «temps des fraises» car la période est de courte durée. La brièveté de cette saison est sans doute à l'origine du proverbe : «On ne peut pas manger des fraises à l'année» (Des Ruisseaux, 1991 : 83). Chaque fruit, chaque produit possède sa période de maturité et son temps de cueillette de sorte que le calendrier populaire est divisé en courtes périodes appelées «temps de ceci» «temps de cela», autant d'expressions imagées qui ponctuent le rythme des saisons.

En général, les petites fraises poussent dans les champs ou dans les clairières, à l'orée des bois ou sur le bord des fossés. Elles apprécient les terrains humides où elles se développent en talles, appelées «bouillés» en Acadie, que les cueilleurs convoitent. C'est à qui en découvrira une le premier.

Dans la réalité, contrairement aux chansons, comptines ou rondes enfantines qui insistent davantage sur le côté champêtre de l'activité, la cueillette des fraises représente un travail assez fastidieux. Les cueilleurs, penchés, accroupis ou à genoux, souvent en plein soleil, doivent faire preuve de patience. Ramassées presque une à une en conservant le calice et en coupant la queue avec les ongles, les fraises conserveront plus de fraîcheur. Les fraises des champs sont si petites que les enfants perdent souvent patience. Leur bouche devient vite rouge et parfois des cassots remplis de petits fruits disparaissent de façon inexpliquée. De retour à la maison, l'étape du nettoyage est aussi très longue. Il faut les équeuter une à une ce qui n'est pas sans tacher doigts et ongles.

La cueillette des petites fraises est axée en premier lieu sur les besoins de la famille. Une fois comblés, la vente des surplus de porte à porte, sur le bord de la route ou au marché, représentait une source de revenus d'appoint. Mais les petites fraises n'ont jamais été cultivées à grande échelle, malgré qu'elles soient reconnues comme l'un des plus savoureux fruits sauvages. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la fraise de culture apparaît sur le marché et marque les débuts de la commercialisation de ce fruit. Déjà vers 1880, la fraise avait pris du volume et du poids et quelques 400 variétés de fraisiers issus de croisements figuraient dans les catalogues des horticulteurs américains. Comme on n'arrête pas le progrès, les fraisiers produisent maintenant des fruits frais même à la saison d'automne et l'importation rend le produit accessible à l'année.

Les fraisières ou fraiseraies, où se côtoient une multitude de variétés de fraises de culture, offrent le plaisir de la cueillette aux particuliers. L'activité d'autocueillette a l'avantage de réduire le coût du panier de fruits. Cette formule, qui joint l'utile à l'agréable, peut être aussi une façon de renouer avec le plaisir des cueillettes de fruits sauvages. En réalité, quand il s'agit d'une activité comme la cueillette, on passe toujours du travail au loisir ou vice versa. Elle représente pour plusieurs jeunes travailleurs une occasion d'embauche saisonnière.

Sauvages ou cultivées, les fraises aux couleurs, aux formes ou aux saveurs variées se dégustent de mille et une façons dans tous les pays du monde. Glaces, sorbets, mousses, fromage, eau-de-vie, pâtisseries dont le shortcake, sont autant de façons de les apprêter. En plus de les savourer, elles sont mises en valeur par exemple par les Bretons de Plougastel au Musée de la fraise ou à l'occasion d'événements comme le Festival de la fraise en Gaspésie.

Framboises

Tout de suite après le temps des fraises arrive le temps des framboises à cheval sur les mois de juillet et août. Les framboises (Rubus idaeus), originaires d'Europe selon le frère Marie-Victorin, se récoltent abondamment dans les pâturages, au bord des bois et des routes, sur les terres en friche, dans les brûlés ou les jeunes bûchers. Comme les plants de bleuets, les framboisiers sont parmi les premiers à réoccuper l'espace sur les lieux incultes après un feu de forêt ou une coupe de bois et constituent un excellent aliment de survie en forêt. Certaines croyances suggéraient de ne pas s'aventurer trop loin lors de la cueillette des framboises car il y avait risque de rencontrer des ours. La présence d'ours au Canada est bien réelle et ils sont friands de framboises et de bleuets. Il est recommandé aux cueilleurs de faire sentir leur présence avant de s'aventurer en plein bois.

La cueillette des framboises à l'état sauvage n'exige aucun équipement, si ce n'est des récipients ou des paniers pour contenir les fruits. Moins épuisante que celle des fraises, elle se pratique généralement en position debout. Les plants poussent en hauteur et dépassent facilement le mètre. Un inconvénient toutefois : les framboisiers sauvages sont garnis de petits piquants fort désagréables lorsqu'ils entrent en contact avec la peau nue. Ce désagrément rend la cueillette des framboises moins appréciée que les autres petits fruits et lui donne des allures de corvée. Heureusement, les plants cultivés ne piquent généralement pas les doigts des cueilleurs.

Cultivée et commercialisée depuis plus longtemps que la fraise, la framboise représente un marché très important. Malgré leurs petits noyaux ou carpelles abondants, la popularité de ces baies est assurée. Leur saveur exquise est recherchée et exploitée en particulier dans la fabrication des alcools, eau-de-vie et bières. Elles rehaussent aussi les boissons les plus simples dont les recettes sont un jeu d'enfant. En Europe, le sirop de framboises est utilisé dans la préparation de boissons rafraîchissantes. Une fois le jus extrait grâce à un presse-fruits portatif, on le fait bouillir 20 à 30 minutes avec du sucre puis ce sirop est mis en bouteilles. Pour préparer une boisson rafraîchissante, il s'agissait simplement d'ajouter un peu de sirop à un verre d'eau minérale gazéifiée glacée. Cela donnait une boisson gazeuse à la manière des boissons originaires d'Amérique qui ne firent leur apparition en Europe qu'après la Seconde Guerre mondiale. «Au temps des framboises sauvages, la demande était très forte et on en vendait beaucoup dans les marchés.» (Turner et Szczawinski,  1979 : 180)

Outre les framboises qu'il porte, le framboisier permet la fabrication d'une tisane bienfaisante faite à partir des feuilles séchées. Au printemps, les pousses tendres du framboisier sauvage, une fois pelées, se mangent crues. Les racines servaient aussi autrefois à préparer un remède contre l'entérite et les maux d'estomac.

Les bleuets

À peine le temps des framboises est-il achevé que commence celui des bleuets. Dans certaines régions, les deux périodes se chevauchent. Les bleuets sont des airelles dont les espèces les plus courantes sont l'airelle fausse-myrtille (Vaccinium myrtilloides) et l'airelle à feuille étroite (Vaccinium augustifolium).  On distingue également le bleuet nain, à l'état sauvage, du bleuet géant dont le fruit cultivé peut atteindre le diamètre d'une pièce de 25 cent. Alors que les plants du bleuet sauvage sont courts et rampent sur le sol, ceux des bleuets de culture peuvent atteindre jusqu'à deux mètres de haut. La floraison est en mai et la période de cueillette chez les producteurs, qui varie d'une région à l'autre, va de la mi-juillet à la fin août.

Les bleuets se logent dans les tourbières et en forêt et ils affectionnent particulièrement les brûlis. Depuis plus de 125 ans, à la suite du grand feu de 1870 qui consuma la forêt comprise entre Saint-Félicien et la Grande-Baie, la région du Saguenay - Lac Saint-Jean est associée à ce petit fruit. Les habitants de cette région, surnommés les Bleuets, arborent fièrement le blason populaire. Le brûlage est indispensable à l'apparition du bleuet sauvage qui pousse dans un sol acide et bien drainé et qui exige pendant au moins 135 jours une température supérieure à 0 °C. Dans les bleuetières organisées par exemple, on exerce une rotation tous les trois ans de manière à faire brûler une partie du territoire pour s'assurer d'une production maximale.

Au Québec, les premières bleuetières aménagées pour la culture font leur apparition au début des années 1960. Cela eut pour effet une augmentation considérable de la production qui favorisa l'apparition d'usines de transformation et de congélation. Le bleuet nain représente une véritable industrie générant environ 20 % de la production commerciale en Amérique du Nord (Gilbert, 1989 : 16). Les bleuetières aménagées fournissent aujourd'hui "plus de 60 % de la récolte de la région du Lac-Saint-Jean" (Dorion, 1997 : 31). Cette culture fragile repose sur les caprices de la nature car contrairement aux fraisiers et framboisiers, les plants de bleuets ont peu de résistance au froid et doivent être abondamment recouverts de neige pour ne pas geler. Certains hivers sans neige et très froids mettent en péril la production de l'été à venir.

La province de la Nouvelle-Écosse vend sa production de bleuet dans plus de 20 pays et se classe au premier rang de la production canadienne. Pour signaler sa fierté, une loi d'adoption passée par l'Assemblée législative fait de cette baie l'emblème de la province depuis 1996.

Chaque année, la manne bleue attire des centaines de cueilleurs professionnels dans les bleuetières semi-cultivées. La main-d'?uvre, parfois des familles entières, s'installe dans des abris temporaires, sous la tente ou dans des maisons mobiles, à proximité des bleuetières. La cueillette des bleuets est devenue un travail saisonnier bien organisé ou les territoires sont délimités en fonction du personnel. Tout comme la cueillette des fraises, cette source de revenu met le corps humain à rude épreuve. Elle nécessite une bonne forme physique, de la rapidité et le respect inconditionnel de la nature pour éviter le gaspillage ou la destruction des bleuetières. Moins fragiles que les autres petits fruits, les bleuets peuvent se cueillir à l'aide d'instruments et selon des techniques très simples. Par exemple, on les cueille «à la tape» ou «à la claque». Cette technique consiste à taper sur les plants à l'aide de la main ou d'une «tapette», nom donné à divers objets comme un couvercle ou un poêlon, de manière à faire tomber les fruits dans un contenant. Une autre technique consiste à peigner les plants pour en ramasser les bleuets. L'opération se fait à l'aide d'un peigne aussi appelé «petit-cochon, «piocheux», «gratteux», «ramasseux» ou à l'aide d'une patte d'ours. Ces peignes ressemblent à une boîte munie d'une poignée et de longues dents fixées à la partie inférieure de l'ouverture par où entrent les bleuets. Autrefois de fabrication artisanale, ils sont aujourd'hui manufacturés. La patte d'ours est faite dans une planche de bois mince dont la forme découpée rappelle une patte d'ours ; l'instrument est utilisé en imitant le geste de l'ours cueillant des bleuets. Les techniques de cueillette récentes se font à l'aide de cueilleuses mécaniques ou motorisées aux allures de tondeuses à gazon ou de petits tracteurs de ferme qui accélèrent et facilitent de plus en plus le travail dans les bleuetières.

La cueillette des bleuets à l'aide d'instruments exige une étape de nettoyage. Cette opération consiste à «cribler», «venter» ou «vanner» les bleuets à l'aide d'un «cribleur» ou «vanneur» ; en d'autres mots, il s'agit d'aérer ou ventiler mécaniquement ou manuellement les fruits pour séparer les bleuets de tous les corps étrangers amassés lors de la cueillette. Dans les grandes bleuetières, cette étape se fait à l'usine où ils sont acheminés pour être pesés, classés par catégorie et congelés.

Le temps des bleuets est aussi un temps de festivités. Centrés sur la population locale et le tourisme, de nombreux festivals se tiennent pendant cette période, comme le festival du bleuet de Mistassini au Lac Saint-Jean, qui a lieu habituellement la première fin de semaine du mois d'août. Différentes activités sont proposées : un défilé de nuit avec sa mascotte bleuet comme personnage principal, le «portage de la boîte de bleuets», la dégustation d'une immense tarte aux bleuets de près de deux mètres de diamètre et bien entendu la cueillette des bleuets.

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